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Gitans, Roms, Manouches…

« L’espérance de vie des Gens du voyage est de 15 ans inférieure à la moyenne de la population générale. »

Jean-Claude Guiraud (médecin)
31/08/2010
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Les Gens du voyage sont sous le feu des projecteurs depuis quelques semaines... Mais qui sont-ils ? Comment vivent-ils ? Quel est leur état de santé ? Comment abordent-ils la sexualité ? Sida Info Service a posé ces questions au docteur Jean-Claude Guiraud, vice-président de la Fédération nationale des associations solidaires d’action avec les Tsiganes et les Gens du voyage (FNASAT-Gens du voyage).

SIS : Que recouvre le terme « Gens du voyage » ?

Jean-Claude Guiraud (JCG) : Ce peuple, depuis toujours victime de rejet et d’exclusion, est parti des Indes on ne sait trop pourquoi au Xème siècle et a cheminé à travers le temps et l’espace jusqu’à la façade atlantique. En France, le terme tsigane regroupe quatre communautés dont les Manouches et les Gitans. Les premiers Roms, dont on parle beaucoup ces jours-ci, sont venus d’Europe centrale lorsqu’ils ont été libérés de leur esclavage vers 1850. Une partie de ces Roms a émigré ensuite aux Etats-Unis, au Canada, en Argentine ou au Brésil. Les tsiganes français sont baptisés Gens du voyage depuis qu’a été supprimé en 1969 le scandaleux carnet anthropométrique, créé en 1912. Ils sont présents sur le territoire national depuis de nombreuses générations et pour certains depuis plusieurs siècles. Avec la chute du mur de Berlin sont arrivés non pas une invasion - comme l’affirment certains aujourd’hui - mais quelques milliers de Roms venus des pays d’Europe centrale où leurs conditions de vie sont souvent très difficiles.

SIS : En France, à combien de membres la population des Gens du voyage est-elle estimée ?

JCG : La communauté est évaluée à environ 400 000 personnes. Ceci dit, j’entends évoquer ce chiffre depuis plus de 30 ans. L’explication ? Du fait des mariages mixtes entre tsiganes et non tsiganes, certains ont perdu au cours des générations ce que j’appelle leur « tsiganité ». De plus bien qu’ils continuent à s’appeler Gens du voyage, la plus grosse partie d’entre eux est aujourd’hui sédentarisée non pas parce qu’ils ont choisi de l’être mais parce que les conditions d’accueil et de stationnement sont telles qu’ils ne veulent plus affronter les difficultés au quotidien.

SIS : Quel est leur état de santé ?

JCG : Peu d’enquêtes épidémiologiques d’envergure existent. La santé des Gens du voyage intéresse peu nos universitaires et nos médecins y compris les médecins de santé publique. Mais on peut dire que l’état de santé global est mauvais. Il y a 15 ans, j’ai participé à une étude lancée par Médecins du Monde au niveau européen. Elle a montré que l’espérance de vie des Gens du voyage était de 15 ans inférieure à la moyenne de la population générale, ce qui n’est pas rien ! Leurs conditions de travail sont responsables en partie de cette situation. Beaucoup d’entre eux ont pour activité la récupération. J’ai l’habitude de dire que les tsiganes sont sur le sentier de nos déchets. Ils s’exposent ainsi à des produits toxiques dont ils ne maitrisent pas toujours le danger.

SIS : Ils souffrent donc de pathologies spécifiques…

JCG : Je n’en citerai qu’une : le saturnisme infantile. Trois enquêtes de terrain menées à Bordeaux, Annecy et Toulouse ont montré que 50 % des fils de ferrailleurs sont imprégnés de plomb et que 25 % d’entre eux sont intoxiqués. Or cet aspect du problème ne préoccupe personne. Lorsque la question du saturnisme a été soulevée par l’INSERM il y a quelques années, la réponse n’a concerné que le saturnisme lié à l’ingestion d’écailles de peinture d’avant 1947 par les petits enfants dans l’habitat insalubre de nos grandes villes. Pour les enfants de ferrailleurs, rien ! Les Gens du voyage sont aussi assez experts dans les travaux de démolition et interviennent souvent sur des chantiers destinés au désamiantage. Les règles de protection étant ce qu’elles sont, ils prennent des risques importants.

SIS : Quelles sont les conséquences de leurs conditions de vie pour leur santé ?

JCG : Grâce à la loi Besson, un certain nombre de communes ont aménagé des aires d’accueil avec des équipements minimum. Cependant cette loi n’est appliquée en 2010 qu’à 50 % maximum. Ce qui veut dire qu’un certain nombre de familles se retrouvent sur des stationnements illégaux dépourvus du relevage des ordures, sans eau et sans sanitaires. On constate donc des problèmes de santé liés à l’environnement.

SIS : Quelle est l’importance du VIH chez les Gens du voyage ?

JCG : Au cours de ma pratique de médecin militant –je propose des consultations bénévoles et gratuites depuis 1965 aux Gens du voyage, j’ai dénombré très peu de personnes séropositives dans la communauté. Je ne dresse ici qu’un tableau micro historique sur cette situation et aucune enquête ne permet d’en savoir plus aujourd’hui. En revanche, je peux dire que la représentation que se fait la communauté du VIH est hypertrophiée. Un tsigane séropositif ne peut pas parler de son état car il serait immédiatement rejeté. Il en va de même de la tuberculose. Là encore, il est préférable de se taire pour ne pas subir de rejet.

SIS : J’imagine qu’il en est de même pour les hépatites…

JCG : Détrompez-vous ! Je me souviens avoir découvert une hépatite B chez un jeune tsigane. Eh bien dans la journée, toute la communauté voulait se faire vacciner illico. Ils ont dévalisé - entre guillemets - les pharmacies du quartier pour obtenir leur dose de vaccin. J’ai constaté plusieurs fois que des tsiganes ayant une hépatite vivaient sans difficulté au sein de leur famille. Tout ceci est un peu irrationnel.

SIS : Le concept de prévention est-il connu et bien compris par les Gens du voyage ? L’utilisation du préservatif, par exemple, est-elle courante ?

JCG : La sexualité est encore un vrai tabou. Ils en parlent peu. Une collègue m’a raconté que lorsqu’elle a démarré une consultation de contraception, à la demande des femmes, c’était silence radio lorsqu’elle abordait les questions de sexualité. Ce que je sais, c’est que les hommes peuvent avoir des rapports extraconjugaux et ils sont au courant des risques. Ils se baladent avec des préservatifs.

SIS : Les premiers rapports sexuels ont-ils lieu dans la communauté ou en dehors de la communauté ?

JCG : Ils se passent dans la majorité des cas au sein de la communauté. En revanche, ça implique ensuite qu’il y ait mariage. Quand un jeune homme tsigane veut faire sa vie avec une jeune fille tsigane, ils font ce qu’ils appellent une « fugue ». Ils partent une seule nuit sans qu’il y ait forcément de rapports sexuels. Mais le fait qu’ils aient passé la nuit dehors implique dès leur retour que l’union se déroule devant la communauté.

SIS : Pour effectuer votre travail de médecin, vous devez donc tenir compte de toutes ces représentations, toutes ces croyances…

JCG : Ce n’est pas le plus important. Le gros problème concerne la situation sociale. Lorsqu’il faut survivre au quotidien - la première activité est tout de même de quoi s’acheter à manger - les conditions de santé et de prévention arrivent loin derrière. Dire à un tsigane : « Dans 30 ans, tu risques de faire un infarctus. », ça ne veut strictement rien dire. Du coup, les infections chroniques n’entraînant pas de signes cliniques évidents comme le diabète ou l’hypertension, sont négligées.

SIS : Au-delà des mesures sécuritaires actuelles visant la communauté des Roms étrangers... les pouvoirs publics ont-ils mené des initiatives pour améliorer la santé des Gens du voyage ou pour le moins mieux comprendre le contexte ?

JCG : Très peu. J’ai alerté il y a plusieurs années la Direction générale de la santé sur ces aires d’accueil créées sur des lieux insalubres ou inadaptés ou sur le scandale du saturnisme, et rien ! Certains médecins inspecteurs et ce qu’on appelait autrefois les DDASS ont bien mené quelques petites actions mais globalement peu de choses ont été faites. Le document auquel j’ai participé avec d’autres La santé des Gens du voyage – Comprendre et agir, réalisé par le Réseau Français des Villes-Santé de l’OMS et soutenu par le ministère français de la Santé et la Direction générale de la santé, n’a pas entraîné pour l’instant les pouvoirs publics à prendre ces questions à bras le corps.

Interview réalisée par Alain Miguet pour Sida Info Service

Le site de la FNASAT-Gens du voyage

Télécharger le guide La santé des Gens du voyage – Comprendre et agir (en pdf)

 
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