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Sida Info Service : Certaines sociétés africaines ont-elles accepté l’homosexualité au cours de leur histoire ? Patrick Awondo (PA) : La réponse est oui. Même s’il faut se souvenir que la norme dans toutes les sociétés du monde a toujours été l’hétérosexualité. Des travaux extrêmement documentés effectués par des historiens et des anthropologues démontrent que l’homosexualité a été tolérée ou acceptée dans certaines sociétés africaines. Dans la zone actuelle du Zimbabwe, l’historien canadien Marc Epprecht a prouvé l’existence de l’homosexualité, des fresques très anciennes dans des grottes figurent des représentations homosexuelles dans cette même zone. L’anthropologue britannique Evans-Pritchard a travaillé chez les Azande, dans le Soudan, et a montré la réalité de ce qu’il appelait des formes d’inversion sexuelle. SIS : Pourquoi le rejet de l’homosexualité est-il actuellement si fort en Afrique ? PA : Le moment colonial est à prendre en compte pour expliquer la représentation actuelle de l’homosexualité dans l’ensemble de l’Afrique car il s’articule avec l’arrivée des religions révélées. C’est ce moment-là qui introduit l’homophobie au sens où nous l’entendons aujourd’hui. Au Cameroun, le groupe ethnique Beti, auquel j’appartiens, est comme d’autres sur le continent riche d’histoires décrivant des situations pouvant se rapporter à l’homosexualité. Sans passer pour un modèle, les personnes qui en étaient soupçonnées n’étaient pas mises à l’écart de la société. Quand la société Beti a été christianisée, on est passé d’un tabou mesuré à celui d’une interdiction formelle et d’une diabolisation pure et simple. Il était interdit de pratiquer l’homosexualité, d’en parler et des sanctions ont été instaurées et relayées par l’ensemble du groupe social. SIS : L’arrivée des religions révélées explique-t-elle à elle seule le rejet de l’homosexualité ? PA : Pas seulement. Le moment colonial est fondamental car il instaure des lois répressives et une perception encore plus dépréciative de l’homosexualité. Mais il ne faut pas oublier que dans toutes les sociétés africaines, comme partout d’ailleurs, l’homosexualité n’a jamais fait figure de modèle. Dans la plupart des sociétés, le rejet de l’homosexualité remonte à très longtemps aussi. Cependant je considère que ce passage du tabou, de la chose dont on ne voudrait pas parler mais dont on sait qu’elle existe, à l’interdiction et la diabolisation est un moment crucial. SIS : Existe-t-il des différences de perception vis-à-vis des lesbiennes par rapport aux gays ? PA : Absolument. Je pense que l’homosexualité masculine est mieux acceptée que l’homosexualité féminine. Je le constate dans le cadre de l’étude* que je mène actuellement car j’éprouve beaucoup de difficulté à rencontrer des lesbiennes, qui pourtant existent. Si on part de l’Afrique australe pour rejoindre l’Afrique centrale, des expressions dans certaines langues désignent l’homosexualité. Ce n’est pas vrai dans toutes les sociétés mais on en trouve un certain nombre. Au Zimbabwe par exemple, l’expression « hungochani » en chiShona renvoie à l’homosexualité masculine, tout comme les Zoulou disent « nkoschana » pour la copulation entre hommes. Au Cameroun, les Bamoun ont une expression qui signifie « l’homme-femme ». L’expression inverse décrivant les lesbiennes n’existe pas toujours. L’autre fait à prendre en compte est que le Vih/sida qui est le catalyseur de la visibilité des homosexuels ne concerne pas vraiment les lesbiennes. SIS : Comment expliquez-vous ce rejet plus fort de l’homosexualité féminine ? PA : Si plusieurs facteurs peuvent l’expliquer, le plus éminent est la phallocratie des sociétés africaines où généralement les hommes dominent les femmes. Il faut savoir que la représentation de l’inversion de cette domination qu’exemplifie l’acte de sodomie est le moteur de nombre de fantasmes liés à cette sexualité. Des anthropologues ont montré toutefois que des sociétés avaient presque institutionnalisé l’homosexualité féminine. Dans la zone du Nigeria actuel, ce type de situation est connu. Dans l’Afrique moderne, les persécutions touchent plus les femmes que les hommes : en Ouganda, en Afrique du Sud, au Zimbabwe, le constat est le même presque partout. SIS : La criminalisation de l’homosexualité se développe en Afrique comme on l’a vu récemment au Burundi. Comment l’expliquez-vous ? PA : L’homosexualité est très liée à l’impérialisme occidental dans les représentations populaires africaines. La fronde publique contre cette orientation sexuelle devient une cause morale et le dernier bastion sur lequel certains pensent devoir transposer le rejet d’une supposée « dépravation de l’Occident ». Si au sein des gouvernements africains, certains dirigeants rejettent cette conviction que l’homosexualité est le fait des Occidentaux, ils subissent une si forte pression de la rue et des populations, qu’ils se sentent obligés d’agir en conséquence. Au Cameroun, en 2006, une partie de la presse privée a publié des listes de personnalités présumées homosexuelles. Le président de la République, peu réputé pour ses idées libérales, a pourtant pris la parole pour expliquer que la sexualité relevait du domaine de la vie privé. Eh bien il s’est fait lyncher le lendemain par la presse qui l’a accusé de soutenir ses amis occidentaux avec qui il entretenait des compromissions serviles. Rama Yade est l’une des personnalités françaises les plus détestées sur le continent pour son soutien aux homosexuels. Je me souviendrai toujours de ce journal camerounais avec sa photo à la une et le titre en dessous : « la France soutient les pédés ». Il ya aussi l’influence du religieux. Le président Abdoulaye Wade est sans aucun doute conscient des questions des droits de l’homme. Mais le Sénégal est un pays musulman très religieux et un certain fondamentalisme agit contre l’homosexualité. Partout sur le continent, des gens en quête de reconnaissance et des populations revanchardes contre les anciens colons ont fait de la lutte contre l’homosexualité une cause du nationalisme culturel. SIS : Dans un tel contexte, comment les homosexuels africains peuvent-ils faire évoluer la situation ? PA : La mobilisation est nécessaire car en dépit de vraies situations de régression comme au Burundi ou au Sénégal dans une certaine mesure, on constate des évolutions. Les Africains eux-mêmes doivent se mobiliser en n’oubliant pas qu’ils vivent dans un monde globalisé. Il ne serait pas réaliste qu’ils prennent seuls les choses en main. Ils se feraient lyncher très vite. Le mouvement de mobilisation transnational est en bonne voie. Je l’ai vu au Cameroun où une association s’est constituée après les événements de 2006 pour agir par le biais du droit à la santé et des droits de l’homme. Cette association, Alternative Cameroun, fait un vrai travail et les choses évoluent dans le bon sens. La question du VIH/sida qui révèle une vulnérabilité très élevée dans les minorités aux pratiques homosexuelles est à ce jour aussi une manière de lever les tabous et de combattre les discriminations, ce qui est valable pour d’autres couches de la population comme les travailleuses du sexe ou les femmes. SIS : Quel regard portez-vous sur l’aide des Occidentaux aux mouvements de défense des homosexuels africains ? PA : Il est assez difficile de se positionner. Lorsque je suis arrivé en France dans le cadre de mes enquêtes, j’ai vraiment pensé que les actions menées à partir de l’Occident, notamment de la France, n’étaient pas du tout pertinentes. J’ai parfois constaté des relents de paternalisme qui me posaient problème. Puis mon opinion a évolué. Les Africains qui se mobilisent ont besoin de l’appui des Occidentaux, qui ont vécu ce même ostracisme dans des périodes pas si lointaines. En France, c’est seulement au début des années 1980 que l’homosexualité n’a plus été considérée comme un délit ! C’était à l’issue d’un mouvement qui est parti des Etats-Unis pour gagner toute l’Europe de l’Ouest. Mais il faut vraiment tenir compte du contexte colonial qui induit qu’une minorité agissante est instrumentalisée par les Occidentaux, ce qui crée de réelles situations de révolte et de blocage. En plus, dans le contexte général des choses, l’humanitaire est mis à mal dans de nombreuses contrées du monde, ce qui rend les choses délicates. Certains leaders associatifs au Sénégal et au Cameroun m’ont fait part de très fortes tensions générées par les actions menées par le réseau Africagay, parrainé par AIDES. Quel doit être le rôle de AIDES dans ce mouvement ? Cette association doit-elle se mettre en avant dans les pays africains ? Doit-elle au contraire se mettre en retrait ? Il est nécessaire de trouver le juste équilibre. Et puis jusqu’où peut-on exposer les militants africains ? Est-il bien de porter la revendication identitaire aux côtés des enjeux de santé publique ? Mais les militants africains trinquent quand ils se retrouvent seuls ! Il faut peut-être faire confiance aux Africains eux-mêmes et ne pas pousser le bouchon trop loin dans le lobbying que les Occidentaux peuvent faire. En Afrique du Sud, il y a une très bonne dynamique qui pourrait inspirer les autres pays africains. Entretien réalisé par Alain Miguet pour Sida Info Service *Trajectoires (homo)sexuelles et migration transnationale en temps de sida du Cameroun vers la France. (EHESS-LAS) |
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