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Corps vieillis, corps de l’Est

5/05/2014
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Quand un film, un livre, une pièce de théâtre parle de prévention, de prise de risque, de sexualité(s), de milieu carcéral, autant de thèmes sur lesquels Sida Info Service travaille, nous avons souvent envie de réagir. La rubrique "SIS Culture" est là pour vous faire partager notre perception d’une œuvre.

Aujourd’hui, cinéma avec Gerontophilia, du canadien Bruce LaBruce, et Eastern Boys, du français Robin Campillo

***

Sortis depuis peu sur nos écrans, deux longs métrages interrogent, au masculin, l’inter génération et le pouvoir dans les relations homosexuelles : Gerontophilia, du canadien Bruce LaBruce, et Eastern Boys, du français Robin Campillo.

Héritier de l’activisme homosexuel des années 1970, Bruce LaBruce est un cinéaste dont le nom est plus volontiers associé à la pornographie et à la marginalité gay, qu’à la candeur et la romance, dont pourtant ses précédents opus n’étaient pas exempts : Hustler White, The Raspberry Reich, ou Otto ont, chacun, cette forte coloration « fleur bleue » proche du feuilleton populaire ou du roman-photo qu’on retrouve, ici, ouvertement revendiquée. Mais, à la différence de tous ses films antérieurs, le cru ou le trash sont, cette fois-ci, bannis.

Le film raconte l’histoire de Lake, un jeune homme tout juste majeur qui découvre « accidentellement » (via un bouche-à-bouche par lequel il sauve de la noyade un vieux monsieur, à la piscine où il est employé) son attirance pour le corps vieillissant de seniors du troisième ou quatrième âge. Nous y suivons son aventure avec Mr Peabody, le nonagénaire amant fugueur pour lequel il a le coup de foudre. Malicieuse, complice et… charnelle, leur relation n’entraîne pour autant ni remous ni scandale, sa douceur renvoyant à une forme d’harmonie désarmante qui semble devoir faire baisser la garde des plus réfractaires.

C’est qu’ici le pouvoir est partagé : à la forte attractivité de la jeunesse (on saluera le choix judicieux de Pier-Gabriel Lajoie pour incarner un Lake à l’angélisme magnétique) répond le pouvoir du corps désirable. Et peu importe la « nature » de ce corps (en l’occurrence celui, largement exposé, de l’acteur shakespearien Walter Borden), ou ce qui, pour certains, en génère le désir, comme l’ont montré d’autres cinéastes en leur temps : qu’ils soient vieillis (Corps à cœur), obèses (Bataille dans le ciel), mutilés (Crash), ou malades (Blissfully yours), le mystère de la fascination des corps reste entier. Et celui du désir, sans règle ni critère, rétif à toute logique.

Il l’est également dans le plus intrigant Eastern Boys, de Robin Campillo, où un banlieusard, quinquagénaire et bourgeois, Daniel (Olivier Rabourdin), « lève », dans une gare parisienne, un jeune prostitué russe, Marek, (Kiril Emelyanov) qu’il fait venir chez lui. Il se laissera déborder par la bande de jeunes sans papiers venus de l’Est qui l’accompagnent (lors d’une scène de pillage mémorable, entre ivresse et cauchemar), puis nouera, malgré tout avec lui, au fil des jours, une liaison à l’issue incertaine.

Il s’agit moins ici de partage du pouvoir que de sa circulation, où l’attractivité érotique (et ses déploiements : jeunesse, séduction, performance) tantôt cède le pas, tantôt prend le dessus sur l’argent et sa toute puissance (qui résout les questions d’attirance, potentialise les capacités, et donne un sens au sacrifice). Chacun fait comme il peut avec ce qu’il a : pour Marek, de la disponibilité (ou de l’impatience), pour Daniel, de bonnes intentions (ou de l’aveuglement). Mais rien n’y fait : le pouvoir corrupteur de l’argent est une entrave à l’expressivité des sentiments, ou à leur authenticité.

Le rapport affectif, le rapport amoureux ou le rapport « filial », tous trois présents dans le cheminement de Marek et Daniel, sont perpétuellement encombrés par le contrat initial et sa négociation, que rien ne saurait abolir, puisque tout le rappelle : contrastes d’âge (jeune/mûr), de société (Est/Ouest), de statut (avoir de l’argent/en chercher), et même de format (le menu/le costaud), ces clivages, que le pouvoir social souhaiterait atténuer, nous sont montrés dans toute leur irréductible netteté, leur surprenante âpreté. Rien pour en atténuer la cruauté.

Là où Bruce LaBruce nous demande, comme dans un conte dont il emprunte souvent l’apparente fluidité, d’abandonner notre « raisonnable raison » pour mieux penser la liberté d’aimer (à qui faisons-nous du tort quand nous déterminons nos choix amoureux), Robin Campillo nous prend à rebrousse-poil avec un film qui, comme ses personnages, s’affirme plus complexe qu’il ne s’était présenté.

Qu’il soit pulsionnel (l’amour plus fort que la raison) ou parasité (l’amour corrompu), le lien amoureux n’en finit plus de nous surprendre, et les hommes (réalisateurs, acteurs ou personnages) de nous épater.

Thierry Robillard pour Sida Info Service

- Bande annonce de Gerontophilia, du canadien Bruce LaBruce

- Bande annonce d’Eastern Boys, du français Robin Campillo

Crédit photo : © Tous Droits Réservés

 
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