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L’acceptation de la différence n’est pas une affaire classée

8/04/2014
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Quand un film, un livre, une pièce de théâtre parle de prévention, de prise de risque, de sexualité(s), de milieu carcéral, autant de thèmes sur lesquels Sida Info Service travaille, nous avons souvent envie de réagir. La rubrique "SIS Culture" est là pour vous faire partager notre perception d’une œuvre.

Aujourd’hui, En finir avec Eddy Bellegueule d’Edouard Louis – Editions du Seuil - 2014

***

C’est indiqué sur la couverture, il s’agit d’un roman. Son titre sonne comme un règlement de compte, et le nom de son héros comme le surnom d’un personnage de la pègre ou du « milieu ». Pourtant, dès le recto, les cartes sont brouillées : le récit est celui d’une fuite, et il sera autobiographique, ce sera le roman d’une vie. Une courte vie cependant, puisque Edouard Louis/Eddy Bellegueule a seulement 21 ans. Mais sa détermination est sans faille. Il veut comprendre, et ces mots sont le support de sa réflexion. C’est avec nous, lecteurs, que l’auteur partage à la fois le parcours de vie de son double littéraire, et le fruit de son décryptage.

On ne parle plus guère du « prolétariat » depuis les années 1980 (la décennie fric et frime), avantageusement remplacé par les « milieux défavorisés » ou les « foyers à faibles revenus ». Ce vocabulaire, aujourd’hui gauchisant, retrouve ici sa pleine signification lorsqu’il s’agit pour l’écrivain de planter le décor de son enfance picarde.

Il est né en milieu ouvrier, et issu d’une famille nombreuse, dans un environnement où la virilité est élevée au rang de vertu cardinale, parce que ou même si elle fait corps avec violence et rudesse. Il s’est révélé très tôt « différent » tout d’abord de ses propres frères, puis de la plupart des autres garçons, mais, bien sûr, d’avantage aux yeux du monde qu’à ses propres yeux. Très vite, il est identifié et étiqueté, c’est la pédale, la tarlouze, coupable d’être, dans sa nature profonde, une forme répugnante d’humanité perverse, dont l’existence même est un affront, et envers qui on peut, du coup, user de toutes les violences et toutes les humiliations.

Car la violence est comme un caillou dans l’eau, ses ondes n’en finissent pas de faire des ronds. Et jusque dans le cadre de la famille, qui n’est ni une protection, ni un refuge : un père embarrassé, indifférent, une mère entre le déni et la honte, un frère ainé haineux et menaçant ; un foyer pourtant comme d’autres, semble-t-il, sur fond de frustration, de résignation et d’imprégnation alcoolique sévère. C’est le règne de la pulsion, à satisfaire ou à maitriser, et de la représentation (la conscience de son appartenance sociale, la répartition des rôles sexués). C’est un monde illusoire et sans complexité, où déroger à la règle c’est créer le chaos, la menace, le danger.

Pour y faire face, et se fondre avec bonheur dans l’anonymat du conformisme, Eddy fait bien des efforts : le garçon maigrelet se force à manger comme quatre, le jeune homme sensible adopte les signes d’une turbulence fruste, seule garante de cette masculinité dont beaucoup s’accordent à trouver qu’elle lui fait défaut. Il faudra l’expérience de la haine, du rejet et de la violence, mais surtout la prise de conscience de ce corps défendant qui s’obstine à exposer sa différence, pour qu’Eddy recherche un ailleurs possible, un endroit où exister. Et ce que ce monde refuse de donner (l’ouverture, la diversité, l’épanouissement), les livres et l’éducation permettront peut-être d’y accéder : la curiosité, l’acceptation, la compréhension.

Pour Edouard Louis en tous cas, on le sait, le succès, en terme critique comme en chiffre de vente, est à la clef. Son « Poil de Carotte » à la fois régional, prolétarien et gay, est un coup d’éclat de l’édition. Il vient nous rappeler la réalité de ces dernières années, que nous ont martelée les manifestations contre le mariage pour tous : l’acceptation n’est pas une affaire classée.

En matière de sexualité, comme dans bien des domaines, la permissivité est un ouvrage sur lequel nous devons, sans cesse, remettre notre métier.

Thierry Robillard pour Sida Info Service

En finir avec Eddy Bellegueule d’Edouard Louis – Editions du Seuil - 2014

Crédit photo : © Tous Droits Réservés

 
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