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L’homme qui aimait les flammes

15/10/2013
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Patrice Chéreau vient de nous quitter, ce lundi 07 octobre 2013, des suites d’un cancer, il avait 68 ans. Comédien et metteur en scène, il aura ouvert, dans son métier, un spectre d’application très large, qui va des auteurs dits « classiques » (Sophocle, Marivaux, Shakespeare…) aux grands textes contemporains (Brecht, Beckett, Strauss, Koltès…), quittant parfois l’univers du théâtre pour celui du lyrique et de l’opéra.

On l’a connu aussi (et parfois, pour certains, surtout) auteur de films, réalisateur de 10 longs métrages de fiction aux fortunes diverses, parfois confidentiels (« Hôtel de France », 1987) ou plus spectaculaires (« La reine Margot », 1993).

C’est avec « L’Homme Blessé » (1983) que Patrice Chéreau ose la marge flamboyante et électrise les écrans : pour son 3ème film, après une nouvelle version d’un classique du polar (« La chair de l’orchidée », 1975), et le très (trop ?) sage portrait d’une opiniâtre femme éditrice de journal (« Judith Therpauve », 1978), il organise, pour « L’Homme blessé », la rencontre passionnelle et incandescente d’un tout jeune homme et d’un malfrat, dans le dédale d’une gare du Nord à la fois réaliste et fantasmée.

Dans ce film, peu de temps après Rainer Fassbinder et son adaptation de Jean Genet pour « Querelle », il illustre un autre écrivain de l’homosexualité charnelle et autodestructrice, Hervé Guibert, en reprenant à son compte le même postulat : chacun de nous tue ce qu’il aime. C’est que sa vision de la marginalité gay n’est pas plus confortable que sa représentation du couple en général, comme le confirmera, quelques années plus tard, un film plus « choral » sur les conséquences immédiates d’un deuil pourtant annoncé, « Ceux qui m’aiment prendront le train » (1998). Film qui porte la marque d’un metteur en scène virtuose, où d’aucuns ont pu voir une métaphore des ondes de choc du sida au sein d’un cercle de proches, parents et amis, d’un presque défunt. Au seuil de la mort, la vie s’exprime encore, convulsive et fiévreuse, brûlante et désordonnée ; et chacun fait comme il peut avec ses amours, transgressives, transgénérationnelles ou transgenres.

Son film suivant, « Intimité » (2001), est surtout célèbre pour sa représentation très frontale de la sexualité et du désir, cette fois-ci entre un homme et une femme. Mais il explore surtout la difficulté de construire du lien entre les individus, quand semble ne compter que les braises dévorantes de la pulsion. Là aussi, certains ont pu voir une problématique particulièrement présente, où exprimée comme telle, chez les gays. Même si, à l’évidence, elle excède ce cadre trop étroit.

Enfin, avec « Son frère » (2003), il nous fait partager la reconquête du territoire fraternel, entre un aîné atteint d’une inéluctable et mystérieuse maladie dégénérative du sang, et son cadet venu soutenir et accompagner, malgré l’indifférence manifeste qui lui est opposée. Proximité et peur de la mort, marginalité et conjugalité (ici inversée : si le plus jeune vit en couple « rangé » avec son compagnon, le plus âgé collectionne les aventures et peine à s’investir), centration sur soi et ouverture aux autres, le film témoigne surtout de l’urgence à dire les liens, et à exprimer des sentiments exacerbés par la fuite du temps. On aura rarement exprimé d’une façon aussi juste la force de l’attachement, le besoin d’accompagner, au risque de l’incompréhension, et la douleur des regrets.

Les créateurs s’envolent et leurs œuvres restent. Ces quatre films incandescents laissent un sillage persistant dans nos mémoires de spectateurs sensibles, comme de cinéphiles exigeants. Quatre films comme quelques jalons dans la vie d’un homme de scène, dont l’arc avait tant de cordes qu’il ressemblait à la lyre du poète.

Thierry Robillard pour Sida Info Service

 
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