Sexualité, coming-out, homophobie : Panorama des appels de femmes lesbiennes, bies, et en questionnement.

La réédition de la brochure Tomber la Culotte #2, dont SIS-Association est partenaire, est enfin sortie ! A cette occasion, nous nous sommes penchés sur les appels de femmes lesbiennes, bisexuelles, ou tout simplement attirées par d’autres femmes sur les dispositifs Sida Info Service (information et écoute autour du VIH et des IST) et Ligne Azur (écoute et soutien des questionnements autour de l’orientation sexuelle et de l’identité de genre).

Les échanges sur le dispositif Sida Info Service

En 2018, plusieurs médias lèvent le voile sur un problème qui n’est pas nouveau : la difficulté d’accès des lesbiennes et bisexuelles à une information fiable sur leur santé sexuelle, ainsi que la très faible prévalence du suivi gynécologique et du dépistage des IST chez ce public.

Hormis Tomber la Culotte, très peu de sources d’informations francophones récentes existent à destination des femmes ayant une sexualité avec d’autres femmes. Citons tout de même Flash Info Fouffes, une ressource web communautaire d’une grande richesse.

Ce manque de sources d’informations pourrait en partie expliquer le difficile accès des femmes lesbiennes et bisexuelles au suivi gynécologique – qui rappelons-le est crucial chez toutes les femmes de plus de 25 ans afin de dépister au plus tôt notamment d’éventuelles lésions liées au papillomavirus humain . Les autres facteurs avancés sont essentiellement une méconnaissance de la part des soignant·e·s, ainsi que l’idée reçue selon laquelle la sexualité entre femmes ne serait pas une « vraie » sexualité, et serait donc dépourvue de risques d’infections sexuellement transmissibles.

« Sa compagne a un frottis positif au [Papillomavirus Humain], avec lésions, et une colposcopie prévue. Elle appelle pour comprendre un peu mieux ce qu’est un HPV et savoir comment elles peuvent protéger leurs rapports, ou pas, ce qu’elles peuvent faire ou pas. Le seul conseil du gynéco est de ne plus rien faire (commentaire de fiche d’appel, 35 ans) »

Pour cette appelante, le diagnostic de lésions au HPV chez sa compagne tombe comme un couperet : c’est la fin de leur sexualité de couple. En réalité le papillomavirus humain est une infection quasi-inévitable chez toute personne adulte ayant une sexualité active. La démarche la plus importante est de mettre en place, chez les deux partenaires, un dépistage régulier.

Cette grande difficulté à accéder à des informations sur la santé sexuelle s’observe aussi – peut-être surtout – chez les plus jeunes. Cette appelante de 16 ans en témoigne : alors qu’elle appelle pour une amie qui souhaite se faire dépister, elle en profite pour glisser des questions sur la sexualité entre filles et les risques d’IST, qui viennent parler en filigrane des difficultés à se sentir représentée dans les discours majoritaires sur la sexualité :

« […] Elle embraye ensuite sur sa situation, elle a des rapports avec des filles et se demande quels sont les risques et précautions à prendre. Elle me dit qu’à l’école seule la sexualité hétéro est abordée et qu’il est difficile de trouver des infos sur la sexualité entre filles (commentaire de fiche d’appel, F 16 ans). »

De plus, les rares actions de prévention peinent à toucher un public « hors-milieu », composite et éparpillé : des femmes qui s’identifient comme hétérosexuelles et ont de temps en temps des rapports avec d’autres femmes ; des femmes en couple avec des hommes ayant des rapports avec d’autres femmes dans un contexte libertin ; plus globalement toutes les femmes lesbiennes ou bisexuelles ne fréquentant pas les lieux de socialisations lesbiens ( globalement centralisés sur les grandes villes) et qui sont particulièrement éloignées des rares sources de prévention communautaire :

[Appelante qui vient d’ouvrir son couple avec son partenaire masculin] « Moi je pense plutôt me tourner vers les femmes, donc je voudrais savoir s’il y a des moyens de se protéger, des précautions particulières à prendre. […] Vous savez, c’est un peu compliqué […] je suis un peu bêbête de ce côté-là. Là, je vais redécouvrir, ou plutôt découvrir des choses de la sexualité. » (40 ans)

Le numéro vert de Sida Info Service est ici sollicité lorsque chercher des informations sur Internet est trop compliqué. Les infections sexuellement transmissibles génèrent un important brassage d’informations plus ou moins exactes sur la toile. Alors que chercher, où chercher, que croire ?

Les appelantes viennent parfois chercher une simple réassurance. Dans la situation qui suit, une femme se questionne :

Sida Info Service : Bonjour Utilisatrice : bonjour, je suis hétéro séropositive et je suis tombée amoureuse d’une fille. Je souhaitais savoir s’il n’y a pas de risque pour elle si nous avons une relation sexuelle ? Sida Info Service : vous êtes suivie ? Utilisatrice: oui et indétectable Sida Info Service : eh bien vous savez que vous ne pouvez pas transmettre à vos partenaires le VIH du moment que vous êtes indétectable, que ce soit avec des hommes ou avec des femmes Utilisatrice: je sais bien mais concernant un rapport sexuel entre 2 même sexe je ne m’étais jamais posé la question jusqu’à ce jour, surtout envers les femmes (extrait de livechat, 25 ans)

Bien qu’elle ait une charge virale indétectable grâce aux trithérapies, et qu’elle ne puisse plus transmettre le virus, la question s’impose néanmoins à elle, symptôme d’un bouleversement. Un glissement dans la vie affective vient remettre en question ce que l’on sait sous la forme d’une question en apparence simple : si tout change, est-ce que ça change ?

Les appels sur le dispositif Ligne Azur

Sur Ligne Azur, la question de la sexualité est abordée de manière différente. L’aspect médical est le plus souvent évacué pour laisser place à des questionnements plus intimes : la sexualité vécue non comme un risque, mais comme un acte de désir, un questionnement ou une forme d’identité.
L’appelante est une jeune fille qui a un handicap (autiste) et s’interroge car à 25 ans elle n’a jamais eu de relation sexuelle, ni avec des hommes ni avec des femmes. Elle s’interroge sur son questionnement récent vis-à-vis des femmes. Ses amis se moquent un peu d’elle car ils trouvent bizarre cette révélation aussi tardive. L’appelante se plaint par ailleurs du regard infantilisant porté sur les personnes handicapées. (commentaire de fiche d’appel, 25 ans)

Les « récits » usuels de la bisexualité et de l’homosexualité comme traits acquis et connus dès l’enfance cachent en réalité des processus identitaires complexes. De nombreuses personnes ne se retrouvent pas dans ce tracé linéaire de la construction de l’identité et la connaissance de son désir.
La question de « mettre un nom » sur son orientation sexuelle survient très fréquemment dans les sollicitations d’adolescentes, qui nous adressent alors une question à laquelle nous ne pouvons répondre : suis-je lesbienne ? suis-je hétéro ? suis-je bisexuelle ?

Reste alors à délicatement déplacer le curseur sur l’expérience des émotions et du désir pour les amener à réfléchir elles-mêmes à une réponse – voire à se questionner sur les raisons qui rendent cette réponse absolument nécessaire.

Mais ces questions vont bien au-delà de la simple question d’une identité. Les appelantes viennent interroger et réinterroger leur désir, à tous âges. Ainsi cette jeune femme qui a échangé un baiser avec une amie proche tourne vers nous ses questions : comment accueillir la naissance d’un désir, comment envisager sa possible non-réciprocité ? Vaut-il mieux sauvegarder une amitié ou se lancer dans une confession à l’issue incertaine ?

« […] je n’arrête pas de penser à cette soirée et c’est très dur car je vois beaucoup [cette amie], je ne sais pas si je dois lui dire que j’ai beaucoup de désir pour elle, […] je sais très bien qu’elle est hétéro. Ça me torture un peu l’esprit. » (extrait anonymisé de mail, 17 ans)

Ces interrogations ne sont pas l’apanage des adolescentes. Elles peuvent survenir plus tard, à un point de rupture ou d’introspection. Dans le témoignage qui suit, une histoire qui touche à sa fin amène avec elle une question lancinante : qu’est-ce que j’ai envie de vivre ?

« Je ne sais pas quelle est ma sexualité vraiment… je n’ai connu que ma compagne comme partenaire sexuelle féminine, et avant notre couple, j’avais eu des relations avec des hommes… ça fait 12 ans que nous sommes un couple très fusionnel, actuellement le désir n’est plus là, et je m’aperçois que je ne sais pas trop ce que j’ai envie de vivre… ma compagne est exclusivement homo, et depuis quelques mois elle fréquente une autre femme… et moi je ne sais pas trop ce dont j’ai envie… C’est pour ça que je vous appelle, pour en parler avec vous… » (36 ans)

Un des sujets le plus fréquemment évoqué reste néanmoins la famille et l’entourage. Le coming out, érigé en passage obligatoire dans l’imaginaire collectif, pose question. On se demande comment le dire, mais rarement pourquoi. Et lorsque le pourquoi est exploré, les réponses font souvent ressortir un entrelacs de dynamiques familiales épineuses :

Comment dire à sa famille homophobe qu’elle est attirée par les filles. Elle a perdu son père brutalement il y a deux ans et n’a pas eu le temps de lui dire. Question de dire, ou pas, à qui et comment. (commentaire d’appel, 21 ans)

La famille, lorsqu’elle est évoquée, est souvent le creuset de moments douloureux. Les adolescentes entrent dans une vie d’adulte sans pour autant pouvoir se délester d’une dépendance matérielle et financière. S’il est rarement évident de cohabiter en paix, le coming out peut venir fragiliser des relations déjà tendues :

« J’ai un souci avec ma maman, il y a deux jours au cours d’une discussion, je lui ai dit de manière naturelle que j’étais bisexuelle et du coup cela fait deux jours, qu’elle ne veut plus me parler. Le jour même, elle est montée dans sa chambre en claquant la porte et moi je lui ai crié que si elle montait dans sa chambre, je ne lui parlerai plus jamais. » (16 ans)

La brutalité d’une famille homophobe peut devenir insupportable. Cette jeune femme nous contacte un jour en pleurs, confrontée au rejet de son père. Au fil de l’entretien, elle évoque les difficultés à envisager un futur, alors qu’elle doit se construire dans la violence :

“[…] J’ai une petite copine et mon père n’accepte pas. Il me dit que je lui ai gâché sa vie, que c’est une honte, que je suis horrible. C’est de ma faute, il souffre tellement, je me dis que ce serait plus simple si je sautais”. […] “Je pensais pas que c’était si dur en 2019 d’être gay. Je me dis que ça va être tellement difficile.” (18 ans)

Ces témoignages sont le reflet d’un état de fait. Les deux dernières décennies ont été marquées par des avancées majeures pour les gays, bisexuel∙le∙s et lesbiennes sur le plan social et juridique. Néanmoins, les problématiques évoquées par ces appelantes et tant d’autres démontrent que la lesbophobie, la biphobie et l’homophobie restent des expériences du quotidien, pouvant se rencontrer au travail, au sein de la famille, chez le médecin et à l’école.

De plus, l’invisibilité des femmes ayant des rapports sexuels avec des femmes dans les discours de prévention et d’éducation à la santé a de lourdes conséquences. En plus d’une difficulté concrète à trouver des outils de prévention adaptés aux pratiques, l’absence de communication spécifiquement destinées à ces femmes engendre un dangereux éloignement du dépistage et du suivi gynécologique. La sortie d’une nouvelle brochure abordant tous ces sujets (et bien d’autres) est une nouvelle réjouissante. Nous ne pouvons qu’espérer qu’elle sera suivie par d’autres initiatives.

 

Note : certains extraits de fiches d’appel ont pu être modifiés pour anonymisation ou pour plus de clarté

Note : Pour clarté, nous avons regroupé les femmes qui ont des rapports sexuels avec d’autres femmes sous le terme « lesbiennes et bisexuelles », bien que nous soyons conscients que ces termes sont lacunaires et ne sauraient être représentatifs de la multitude d’identités et de pratiques.

 

Pour aller plus loin :

Tomber la culotte! #1 (2013) / Tomber la culotte! #2 (2019)
La version numérique de la brochure sortira bientôt. Rendez-vous sur le Facebook de Tomber la Culotte!

ENIPSE

Si vous souhaitez vous procurer la nouvelle brochure en version papier pour votre structure / association, vous pouvez vous adresser à l’Enipse

Ligne Azur 0 810 20 30 40

Sida Info Service 0800 840 800

A. Terreaux pour SIS-Association